Le tatoueur Su Yi
Dans une célèbre ville du centre de
La rumeur propageait des informations obscures sur ses randonnées nocturnes dans les montagnes avoisinantes et ses longues méditations au Temple de Long Ji où il avait découvert des plantes jusqu’alors inconnues, donnant du carmin et de l’indigo compatibles avec la peau et d’un éclat sans égal.
Petit Yen racontait même à qui voulait bien lui payer quelques bols de vin jaune à la taverne des Trois Bonheurs que Su Yi avait participé jadis à Pékin, à des concours de calligraphies devant le fils du Ciel et ses cent concubines favorites dans l’enceinte de
Des mandarins à plumes de paon et à bouton de jade posé au sommet de leur bonnet, lui avait décerné des louanges à l’instigation de l’Empereur lui-même. La belle Tseu Yi, première favorite dans la couche du Dragon, avait souhaité que le calligraphe lui dessine à même la peau, sur tout le dos, les lettres du bonheur et de la longévité d’un seul trait d’encre afin de conserver les faveurs de son illustre amant.
Les honneurs et les disgrâces allant souvent de paire, le chef des Eunuques, le terrible Fan tête de chauve-souris tremblant de jalousie organisa une kabbale afin de discréditer le calligraphe et lui faire couper la tête par un de ses bourreaux. Mais la grâce impériale avait interrompu les funestes desseins de l’assassin à voix de femme et Su Yi le Troisième avait clandestinement quitté de nuit
A cet instant du récit, Petit Yen semblait lui-même essoufflé comme s’il accompagnait le peintre en secret et soudain muet attendait que l’auditoire veuille commander à nouveau un ou deux cruchons de vin jaune afin qu’il retrouve la mémoire et ravive ses souvenirs. A l’auberge des Trois Bonheurs, les clients se serraient davantage autour de la table du conteur et l’odeur d’un plat de calamars aux piments et d’un bouillon de poissons à la ciboule et au gingembre embaumant l’air, Petit Yen faisait claquer sa langue contre son palet et avant qu’un son nouveau soit sorti de sa bouche, le patron commandait à la cuisine le festin correspondant à l’appétit du narrateur. Le rituel étant établi depuis longtemps, personne ne se formalisait de ce retard nécessaire à la reprise du récit. De longues minutes s’écoulaient alors et les allers et venus de la jeune et jolie serveuse n’attiraient pas davantage l’attention des consommateurs seulement attentifs au bruit des baguettes cognant contre les bols et maniées avec une dextérité de gourmet par Petit Yen. Enfin le dernier grain de riz nettoyé et un dernier verre de vin asséché signifiaient la reprise de l’histoire. La foule des habitués si brillante d’habitude faisait place à un silence et une dévotion quasi religieuse. Au Temple des Huit Lamas, les jours de marché, les pèlerins qui s’agenouillaient devant la statue du bouddha pour brûler des poignées de bâtons d’encens en échange d’un vœu ou d’un souhait exaucé, étaient bien plus dissipés que l’auditoire de la taverne des Trois Bonheurs à cet instant précis.
Petit Yen prenait alors un air des plus docte pour déclarer : « Voilà à partir de l’épisode du palanquin et de la fuite nocturne du Palais Impérial, on avait perdu la trace du tatoueur. Certains disaient l’avoir rencontré à une fête du solstice d’hiver dans le Hebei, d’autres affirmaient qu’il travaillait maintenant pour un noble seigneur installé dans les montagnes du Gangzu. » Simplement, lui Petit Yen après une enquête minutieuse, possédait la preuve que Su Yi le Troisième qui officiait aujourd’hui dans les parages, était le même artiste que celui dont il avait conté l’histoire. Son air entendu suffisait à authentifier ses dires. Le public le brocardait un peu, certains ironisaient même sur le bien fondé de cette légende, d’autres plus perspicaces déclaraient avoir commandé un tatouage pour leur concubine mais sans succès.
Un calme certain rétablissait doucement ses droits à l’auberge des Trois Bonheurs, le temps d’une digestion ou d’une part de rêve flottant dans l’air. Les joueurs de ma-jong reprenaient leur partie interrompue un temps par le récit, les marchands comptaient leur sous tandis que Petit Yen somnolait sous la conjugaison du repas et du vin dans l’ombre de la cuisine. La jeune serveuse cachée à l’abris d’un paravent, roulait sa chemise pour observer dans un miroir son dos ou s’étirait le dessin d’un dragon en dix couleurs, sa langue de feu partant du bas des reins et les courbes de ses écailles s’étirant jusqu’à la nuque que masquait une masse de cheveux négligemment torsadée et retenue par une épingle de jade. La beauté effleurait la courbe de ses épaules et souriait délicatement en pensant à son amant qui l’ayant enlevée du sérail du fils du Ciel et cachée dans le palanquin, avait organisé sa fuite et depuis inconnue de tous, elle partageait l’amour et l’anonymat du plus grand tatoueur calligraphe que l’Empire du Milieu n’ait jamais possédé.
